Un orchestre peut jouer ensemble sans chef, et pourtant

La question revient chaque fois qu'on emmène quelqu'un à un concert pour la première fois : à quoi sert exactement celui qui tourne le dos à la salle. Répondre « il donne le tempo » n'explique rien, puisque des ensembles de chambre jouent parfaitement ensemble sans personne devant eux.

Le seul lecteur de la partition entière

Voilà la raison structurelle du métier. Chaque musicien a devant lui sa propre partie, la sienne seule, souvent parsemée de longs silences. Le chef dispose du conducteur, où toutes les lignes sont superposées : il est le seul à voir, à chaque instant, qui joue quoi et à quelle intensité. C'est de cette vue d'ensemble que découle tout le reste, à commencer par l'équilibre entre les pupitres, qu'aucun instrumentiste ne peut juger depuis sa chaise.

L'essentiel se décide en répétition

Ce que le public voit est la partie émergée. Le travail réel consiste à fixer, en amont, une lecture commune : tempo et ses inflexions, phrasé, articulation, nuances, choix d'édition, équilibres. Une même symphonie peut ainsi durer plusieurs minutes de plus ou de moins selon le chef, sans qu'une seule note change. En concert, il rappelle ces décisions et réagit à ce qui se passe.

Deux mains, deux fonctions

La droite, avec ou sans baguette, tient la structure : la pulsation, les changements de mesure, la clarté du repère. La gauche façonne, appelle une entrée, retient, fait taire. Et la geste précède toujours le son, la levée servant à préparer l'attaque : un chef qui bat sur le son est déjà en retard.

Un métier récent

La direction telle qu'on la connaît date du dix-neuvième siècle. Auparavant, l'ensemble était mené depuis l'intérieur, par le premier violon ou depuis le clavecin. C'est l'effectif croissant des orchestres, et la complexité des partitions romantiques, qui ont rendu nécessaire quelqu'un dont ce soit la seule tâche. À l'opéra, la fonction se double d'une coordination entre la fosse et le plateau, où les chanteurs ne voient pas toujours directement la battue. Cette évolution accompagne celle du répertoire lui-même, comme le montrent les grandes partitions orchestrales du vingtième siècle.

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