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Tchaïkovski, Concerto pour piano n° 1 en si bémol mineur op. 23

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Cordes et cadre doré à l'intérieur d'un piano à queue

Le Concerto pour piano n° 1 en si bémol mineur, op. 23, de Piotr Ilitch Tchaïkovski s'ouvre sur l'une des entrées les plus reconnaissables du répertoire : un appel de cors, puis de grands accords du piano sous un thème d'orchestre en ré bémol majeur. Composé en 1874 et 1875, refusé par son premier destinataire, il compte aujourd'hui parmi les concertos romantiques les plus joués.

Un concerto né d'un refus

Le Premier Concerto pour piano de Tchaïkovski est écrit entre novembre 1874 et février 1875, alors que le compositeur, âgé de trente-quatre ans, enseigne l'harmonie au Conservatoire de Moscou. Il espère alors que Nikolaï Rubinstein, directeur du Conservatoire et pianiste respecté, en assurera la création. La veille de Noël 1874, il lui joue la partition dans une salle de l'établissement. Rubinstein, selon le récit que Tchaïkovski en fera trois ans plus tard dans une lettre à sa protectrice Nadejda von Meck, juge l'œuvre maladroite, impossible à jouer, et propose de la récrire presque entièrement.

Tchaïkovski refuse de changer la moindre note et dédie le concerto au pianiste et chef allemand Hans von Bülow, qui l'accueille avec enthousiasme. La création a lieu loin de la Russie, à Boston, le 25 octobre 1875, avec Bülow au piano. Les créations russes suivent dans les semaines suivantes, à Saint-Pétersbourg puis à Moscou, où le jeune Sergueï Taneïev tient la partie soliste sous la direction de Rubinstein lui-même. L'ancien détracteur finira par jouer l'œuvre en soliste et par la défendre en concert.

Le compositeur revient pourtant sur sa partition à deux reprises, en 1879 puis en 1888. Ces retouches portent surtout sur l'écriture du piano ; la version jouée aujourd'hui en est issue. L'œuvre appartient à la même période féconde que La Tempête, fantaisie symphonique d'après Shakespeare, achevée un an plus tôt, avec le même goût du contraste et des grandes masses orchestrales.

Les trois mouvements à l'écoute

Le concerto dure un peu plus d'une demi-heure et suit le plan classique en trois mouvements, vif, lent, vif. L'orchestre est celui de Tchaïkovski à cette époque : bois par deux, quatre cors, deux trompettes, trois trombones, timbales et cordes. Le piano dialogue avec cet ensemble plus qu'il ne l'accompagne.

Allegro non troppo e molto maestoso, puis Allegro con spirito

Le premier mouvement commence par quatre notes descendantes des cors, en si bémol mineur, avant que les cordes n'exposent un vaste thème en ré bémol majeur, soutenu par les accords du soliste, frappés sur toute l'étendue du clavier. Ce thème, le plus célèbre de l'œuvre, ne revient jamais ensuite : l'introduction forme un portique autonome, une singularité que les commentateurs relèvent depuis la création.

L'Allegro con spirito qui suit repose sur un motif rythmé et nerveux que Tchaïkovski dit avoir entendu chanter par des musiciens aveugles sur un marché d'Ukraine, près de Kamianka, où vivait sa sœur. Un second thème, plus tendre, confié d'abord aux bois, installe un climat de confidence. Le développement alterne passages d'orchestre et grandes cadences du soliste, jusqu'à une longue cadence finale qui demande au pianiste autant de puissance que de clarté.

Andantino semplice

Le mouvement lent s'ouvre sur un solo de flûte au-dessus de cordes en pizzicato, repris ensuite par le piano. La partie centrale, marquée Prestissimo, change brusquement de caractère : le piano lance une course légère, pendant que l'orchestre cite une chansonnette française, « Il faut s'amuser, danser et rire ». Le thème de flûte revient ensuite et referme le mouvement dans la douceur.

Allegro con fuoco

Le finale est un rondo vigoureux construit sur un chant de printemps ukrainien, aux accents rythmiques très marqués. Un second thème, large et lyrique, revient à plusieurs reprises et finit par s'imposer dans une coda triomphale, en si bémol majeur, où piano et orchestre jouent à pleine puissance. Ce dernier passage, avec ses octaves alternées aux deux mains, reste l'un des moments les plus attendus du concert.

Pourquoi ce concerto est si exigeant pour le pianiste

La difficulté du Concerto n° 1 de Tchaïkovski tient moins à la vitesse qu'à l'endurance. Les accords de l'introduction, les octaves du premier mouvement et la coda du finale demandent une force physique soutenue sur plus de trente minutes, sans que le son devienne dur. Le soliste doit aussi passer d'une écriture de pianiste romantique, brillante et dense, à des passages de musique de chambre où il accompagne une flûte ou une clarinette.

Cet équilibre entre puissance et chant rapproche l'œuvre du Troisième Concerto de Rachmaninov, écrit une génération plus tard et souvent cité comme son héritier. Les deux partitions reviennent souvent dans les épreuves finales des grands concours de piano, à commencer par le Concours international Tchaïkovski, fondé à Moscou en 1958.

Quelles versions écouter du Concerto pour piano n° 1

La discographie du concerto est immense ; quelques enregistrements servent de repères et permettent d'entendre des lectures très différentes de la même partition.

  • Vladimir Horowitz et Arturo Toscanini (années 1940) : une lecture fulgurante, d'une énergie presque brutale, devenue légendaire malgré un son daté.
  • Van Cliburn et Kirill Kondrachine (1958) : enregistré après la victoire du pianiste américain au premier Concours Tchaïkovski de Moscou, ce disque a été le premier de musique classique à dépasser le million d'exemplaires vendus.
  • Sviatoslav Richter et Herbert von Karajan (1962) : un tempo large, une introduction monumentale, une tension constante entre les deux personnalités.
  • Martha Argerich et Kirill Kondrachine (1980, en concert) : une version d'une vivacité extrême, souvent citée comme l'une des plus électrisantes.

Pour une première écoute, l'idéal est de choisir une version moderne bien enregistrée, puis de comparer l'introduction et la coda du finale avec une version historique : les écarts de tempo et de couleur y sont les plus parlants. Le concerto s'inscrit enfin dans un répertoire plus large, celui des grandes œuvres pour piano et de leurs interprètes, où il voisine avec Chopin, Liszt et Rachmaninov.

La place de l'œuvre dans le catalogue de Tchaïkovski

Tchaïkovski a laissé trois concertos pour piano. Le Deuxième, en sol majeur, op. 44, composé en 1879 et 1880, reste beaucoup moins joué, en partie à cause de la longueur de son premier mouvement et des solos de violon et de violoncelle de son mouvement lent. Le Troisième, en mi bémol majeur, op. 75, ne compte qu'un mouvement, tiré d'une symphonie en mi bémol abandonnée, et date de 1893, l'année de la mort du compositeur.

Le Premier, op. 23, occupe ainsi une place à part : c'est l'œuvre par laquelle beaucoup d'auditeurs entrent dans le concerto romantique, et celle qui a fait connaître le nom de Tchaïkovski hors de Russie avant même ses ballets. Son succès n'a jamais faibli depuis la création de Boston, et rares sont les saisons de concert qui ne le programment pas.

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