Univers musicaux et tribus musicales

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Univers musicaux et tribus musicales

En discutant avec des amis, mélomanes ou pas, du phénomène musical, j’ai été amené à réfléchir sur les disparités qui existent tant dans la production musicale que dans la façon dont les personnes perçoivent une musique. Je voudrai ici essayer de partager une analyse tenant à ce que j’appelle les univers musicaux et les tribus musicales.

Cette réflexion découle également d’un parallèle avec le phénomène de résonance, qui existe tant en physique qu’en psychologie, que je détaillerai sans doute un jour dans un autre essai.

Une situation déjà vécue

Quoi ?! Tu n'aimes pas Bach !?!
Nous avons tous fait face à l’expérience suivante : en discutant d’une musique donnée avec d’autres personnes, nous sommes parfois frappés de constater une forte divergence d’opinion. Alors que nous nous répandons en compliments sur une œuvre, un autre intervenant l’assassine en une phrase. Et vice-versa, il nous arrive de ne pas comprendre comment telle personne peut s’extasier devant ce qui nous semble de piètre qualité. D’où cela vient-il ?

Univers musicaux

Avant de répondre à cette question, précise mais hautement complexe, il faut revenir à quelque chose qui peut paraître évident : la disparité de styles dans les œuvres de musique classique. On connait les séparations basées sur les époques et sur les lieux, les origines des compositeurs, mais je voudrais insister sur les différents styles, en termes d’intentions musicales. C'est-à-dire, indépendamment de l’époque ou de l’auteur. Sur ce que ce dernier a voulu exprimer, partager, transmettre à travers sa musique. Quelle est l’idée derrière l’œuvre ? Quelle est l’état d’esprit qui préside à sa création ? Quel effet est recherché ? En fonction des intentions (avouées ou non, d’ailleurs), on peut regrouper les œuvres entre elles, et créer ce que j’appelle des « univers musicaux ».

Différentes galaxies / univers musicaux

Précisons immédiatement que ces univers ne sont pas hermétiques, ils sont fondent généralement les uns dans les autres, certaines idées et intentions se recoupant souvent. Mais si l’on se concentre sur la dominante, on peut dessiner différents ensembles, qui englobent des lots d’œuvres. Il arrive régulièrement que ces univers rejoignent certaines distinctions géographiques ou chronologiques, mais pas complètement. Enfin, ces frontières se définissent sur des critères plutôt implicites et généralement subjectifs, mais je crois que l’on peut les généraliser suffisamment pour les rendre explicites et objectifs. Du moins suffisamment pour rendre pertinente cette idée d’univers.

Si plusieurs œuvres peuvent se retrouver dans un même univers, il est également possible qu’une œuvre se projette dans différents univers, de par sa complexité et l’étendue de ses idées. Cette combinaison entre les frontières floues et l’incomplétude des univers rend la notion assez difficile à saisir.

Des couleurs pour mieux voir

On peut associer une couleur à chaque univers afin de mieux visualiser de quoi nous parlons. Supposons qu’une couleur indique une certaine idée, une intention, un sentiment, un objet. En physique on peut définir quelques couleurs « primaires » qui permettent de retrouver toutes les autres par combinaisons. Elles sont au nombre de trois : rouge, vert et bleu. Pour illustrer vraiment notre propos il faudrait une base bien plus large, mais cette simplification à trois univers permet de bien comprendre. Dans l’infinité de nuances de rouge, on retrouvera toujours du rouge. Et dans les violets on trouvera toujours du bleu ET du rouge.

Pour les univers musicaux, on peut définir les dominantes en se basant sur des sentiments, ou simplement des idées, par exemple :
- 01 : beauté idéale, parfaite, pure, divine, abstraite
- 02 : beauté naturelle, simple, imagées, concrète
- 03 : beauté humaine, charme, magie, équivoque
- 04 : sublime de la nature, grandiose, intimidant
- 05 : amour idéal, parfait, naïf, spontané
- 06 : amour humain, complexe, déçu, torturé
- 07 : sentiments humains, profonds, complexes, ambigus, immédiats
- 08 : passions humaines, riches, enflammées, denses, lyriques
- 09 : peurs humaines, lourdes, tragiques, sombres
- 10 : peurs idéalisées, noires, lugubres
- 11 : passions idéalisées, gentilles, naïves
- 12 : grandeur humaine, héroïque, brillante
- 13 : matérialisme positif : jouissance, euphorie, ivresse
- 14 : matérialisme négatif : souffrance, misère, maladie
- 15 : vide, absence
- 16 : laideur, dégoût, oppression

D'où les "tribus musicales"

Penchons-nous maintenant sur la disparité dans les sensibilités humaines. Nous sommes plus ou moins sensibles à telle idée selon notre personnalité, notre vécu, notre histoire, nos sentiments, nos connaissances, etc. Il existe en effet la même déclinaison dans les sensibilités que dans les intentions des œuvres. Cela est bien normal puisque les œuvres sont des productions humaines. Nous pouvons donc définir des groupes de sensibilités directement à partir des univers musicaux. J’appellerai ces groupes les « tribus musicales ». Au sein d’une tribu les membres ne sont sensibles qu’à certaines idées, certaines intentions, et ne perçoivent pas les autres, ou alors les perçoivent de façon négative.
Des tribus de toutes les couleurs

Faisons à nouveau appel au parallèle avec les couleurs pour illustrer cette idée. Identifions une tribu à des lunettes de couleurs que porteraient ses membres. Ainsi la tribu bleue porte des lunettes à filtres bleus, la rouge des rouges, la verte des verts. Dans ce cas de figure un objet bleu va apparaître blanc à la tribu bleue, et noir aux autres tribus (le filtre bleu étant caractérisé par sa propriété de bloquer le rouge et le vert). Pour compléter la métaphore, il faut dire que chaque tribu apprécie le blanc et se détourne du noir.
Des lunettes filtrantes, comme les oreilles ?

Ainsi pour la tribu verte, qu’un objet soit bleu, rouge violet, ou de toute couleur qui ne contient pas de vert, elle le verra noir et sera peu intéressée par cet objet. Un objet jaune par exemple, sera vu à moitié blanc, et la tribu l’appréciera plus qu’un objet simplement rouge. La perfection pour la tribu verte étant atteinte avec un objet vert.
Filtre vert

Immédiatement on comprend le discours de sourds qui peut exister entre amis, ou entre mélomanes même sincères : la couleur de la tribu EMPÊCHE de percevoir les qualités d’une œuvre qui n’est pas de cette couleur. Deux personnes de tribus différentes ne peuvent tout simplement pas se comprendre, les deux ne VOYANT pas la même chose !

Plusieurs tribus en même temps ?

Se pose maintenant la question de l’exclusivité des tribus : ne peut-on pas appartenir à plusieurs tribus en même temps ? Si la réponse semble évidement négative avec les couleurs, ce n’est pas aussi simple pour les tribus et univers musicaux. En effet les critères étant multiples, complexes, et pas forcément indépendants, il est possible d’appartenir à plusieurs tribus, MAIS avec des liens plus ou moins forts envers telle ou telle tribu. Par exemple on va comprendre pourquoi l’autre personne apprécie telle ou telle œuvre, pour autant on sait qu’on ne l’apprécie pas nous-mêmes. Et il existe tout de même des cas où l’on ne comprendra même pas ce qu’il y a à apprécier, malgré toute la bonne volonté du monde : certaine tribus restant incompatibles (comme pour les couleurs). Dans nos exemples précédents les n°01 et 13, les n°08 et 15, les n°09 et 14 semblent incompatibles.
Bataille éternelle entre rouge et bleu

Par ailleurs, si le temps peut faire que l’on passe d’une tribu à l’autre, de façon continue, cela se produit sur des échelles de temps assez conséquentes (plusieurs années). Tout simplement car la tribu à laquelle nous appartenons est le reflet de ce que nous SOMMES, de ce que nous aimons, et de ce que nous recherchons. Attention à un malentendu : nous ne sommes pas prisonniers de cette tribu. Elle est simplement la traduction de ce que nous sommes, elle est l’ombre des piliers de notre subjectivité. Et ces piliers ne sont pas simples à modifier. Une question serait : faut-il les modifier ? Mais c’est un autre sujet (je peux tout de même dire que je pense que non).

Mais en fait, tous ont raison !

Le dernier point qu’il me semble important d’aborder est celui de la légitimité ou de la pertinence de chaque couleur. Je pense sincèrement qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les intentions dans les œuvres. Ou plus exactement, je pense qu’il n’existe pas de hiérarchie absolue, objective, indiscutable et figée : c’est à chacun de se forger la sienne, et elle sera dépendante de la tribu à laquelle chacun appartient. Je crois que c’est un mythe de penser que l’on peut apprécier pleinement les meilleures productions de chaque univers musical. Là encore malgré la meilleure volonté du monde, il se pose une question de sensibilité, elle-même liée à notre appartenance à une tribu donnée. Nous restons dépendants de cette tribu. N’y voyons pas un mal ! C’est ce qui nous permet de jouir au plus haut degré des œuvres de l’univers qui nous correspond. Mais c’est aussi ce qui fait que nous pouvons être insensibles à une œuvre qui va transporter notre voisin de bonheur.

Le plus difficile est peut-être d’accepter cette réalité. Cette fatalité diront certains. Dans notre culture, nous avons en effet été bercés (pendant des centaines d’années) par les illusions du Beau, du Vrai, de l’Absolu. Et c’est ce qui met encore aujourd’hui mal à l’aise nombre de débutants qui n’ont aucune sensibilité pour ce que d’autres considèrent comme génial. Il n’y a AUCUNE HONTE à cela, car vous pouvez rétorquer très honnêtement, très légitimement, et avec toute la conviction que cela mérite, que, à l’inverse, vous allez apprécier des œuvres qu’ils jugent minables. Et vous aurez tout autant RAISON qu’eux. Une querelle entre tribus est absolument stérile et vaine, puisque les gens ne VOIENT pas la même réalité. Pour discuter et découvrir de nouvelles œuvres, il vaut mieux s’adresser à un membre d’une tribu qui est soit la votre, soit d’une qui est suffisamment proche pour COMPRENDRE votre sensibilité. Cela est d’autant plus difficile que certaines tribus ont un avantage sur d’autres. Ici comme ailleurs il existe une « pensée dominante » qui tend à imposer sa vision des choses aux autres. C’est ce que je dénonce et essaie de contrebalancer sur ce site. Pour qu’au moins le débutant puisse avoir la possibilité de trouver ce qu’il cherche sans entrave, sans gêne, et sans pression.
Secouons-nous les mains !

Et ce site ?

Sur ce site je parle au nom d’une tribu, comme tout le monde, mais j’essaie du mieux possible de comprendre les autres sensibilités, même si je reste incapable de saisir celles des tribus avec lesquelles je sais que je suis incompatible. Ainsi je présente une palette, qui me semble relativement large, d’œuvres, d’univers musicaux différents, bien que proches, mais je ne prétends pas à l’exhaustivité. Elle ne viendrait que de la complémentarité que j’obtiendrai avec une personne d’une tribu incompatible. Cela est bien sûr envisageable, et je le souhaite. L’avenir nous dira si cela se réalise.

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