Saveurs : sachez comparer pour apprécier !

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Saveurs : sachez comparer pour apprécier !

Comparez pour juger

Dans tout domaine sensoriel ou intellectuel, il existe une notion simple mais d'une importance capitale : la comparaison. Personne n'est capable de donner un quelconque avis, ou une analyse de ses sensations sans procéder à des comparaisons. La première fois que vous expérimentez une nouvelle sensation, votre esprit d'analyse est absolument vierge à son sujet, et vous avez une réaction qui se base sur ce que vous savez de cet objet, et non sur ce que vous ressentez. Se présentent alors deux cas de figure : soit la connaissance de l'objet est faible ou nulle, soit elle est conséquente.
Dans le premier cas, votre réaction sera absolument naïve, sans aucune analyse possible.
Par exemple une personne qui n'a jamais goûté de chocolat, et n'en a jamais entendu parlé, ne pourra pas savoir si sa première bouchée de chocolat est d'un bon ou d'un mauvais chocolat, aucune analyse n'est possible.
Dans le second cas la réaction sera factice, aucunement spontanée ou personnelle. Ou bien elle sera retenue.
Reprenons notre exemple, une personne qui n'a jamais gouté de chocolat mais à laquelle on a dit et répété que le chocolat qu'on lui proposait était bon, elle va soit acquiescer soit réserver son jugement. Si elle acquiesce elle admet qu'elle n'a pas d'esprit d'analyse propre, mais s'en fiche. Si elle réserve son jugement, elle montre qu'elle attend de pouvoir comparer ce chocolat-ci à d'autres avant de juger ou d'analyser son goût et sa qualité.
Nous voici arrivés à la nécessité de comparer les objets pour déterminer leur valeur intrinsèque. La connaissance préalable ne vient que détourner ou pour le moins orienter notre jugement et notre capacité à apprécier tel ou tel objet. Une précision s'impose : je ne cherche en aucun cas à dire que la connaissance des objets est inutile ou nuisible, je pense simplement qu'elle doit venir dans un deuxième temps, afin de ne pas perturber l'appréciation réelle (qui passera par la comparaison).

Échelles de valeurs

Ce procédé de comparaison sous-tend qu'il existe des différences appréciables entre les objets du domaine que l'on explore. Les différences de formes sont toujours aisées à identifier, les différences de qualités le sont beaucoup moins, notamment à cause de la pollution de la connaissance a priori. Nous n'entrerons pas ici dans le débat, réel et sérieux, entre la qualité intrinsèque d'un objet et la qualité subjective qu'ont pourrait lui attribuer. Nous supposerons qu'il existe une échelle de valeurs intrinsèque des objets, même si elle n'est pas universelle et que chacun possède sa propre échelle. Si l'on reprend notre exemple précédent, pour chaque personne existe une certaine échelle qui va du mauvais chocolat à l'excellent chocolat. Si l'on suppose que cette personne ne connait que la partie inférieure de l'échelle (les chocolats de mauvais à bons), et qu'elle n'a jamais l'occasion de gouter d'excellents chocolats, elle pensera que l'échelle de qualité des chocolats s'arrête à "bon", et jugera tous ses essais en fonction de cette échelle. La comparaison d'un nouvel objet avec l'échelle établie permet de la redéfinir si besoin est : notre cobaye qui goûterait un excellent chocolat remettrait en cause son échelle, en y plaçant en haut cette dernière expérience. A l'inverse le premier chocolat n'ayant pas d'échelle à laquelle il peut être comparer, il prend une place arbitraire sur l'échelle, qui attend d'être complétée par d'autres expériences.

Domaines transverses et recoupements d'appréciation

Cet exemple du chocolat est volontairement issu d'un domaine non transverse. Nous entendons ici un domaine qui a peu de point commun avec d'autres. Par exemple la notion de "beau" peut se transposer sur de nombreux objets différents, le beau est domaine transverse. A l'inverse la notion de "goût du chocolat" est assez peut transverse, tout au plus la notion de "goût" peut s'étendre à tout ce que l'on mange. Dans des domaines transverses la première appréciation peut se situer sur une échelle issue d'un autre domaine. Exemple : même si l'on ne connait pas les fleurs, on peut trouver telle ou telle fleur "belle" car on va la comparer avec d'autres objets colorés que l'on connaît. Mais on ne saura pas pour autant s'il s'agit d'une "belle" fleur, on aura réduit son statut au rang de "bel objet coloré". Cependant le piège est facile de croire que l'on a effectivement la connaissance de ce qu'est une "belle fleur". C'est le piège qui conduit certains personnes à parler de qualité dans des domaines qu'ils ne connaissent pas vraiment : par transposition abusive de valeurs issues d'un domaine transverse.

Et la musique classique, alors ?

La musique n'échappe pas à ces quelques principes que nous venons d'évoquer. Une personne qui n'écoute que quelques compositeurs ou époques ne saura pas quels sont les extrémités réelles de son échelle de qualité. Elle pensera tout naturellement que ce qu'elle y place au sommet, actuellement, fait figure d'œuvre au génie indépassable. En réalité une comparaison avec une œuvre qu'elle n'a pas encore entendue permettrait de modifier cette échelle. Souvent de manière significative. La solution pour découvrir l'étendue et les barreaux de son échelle est de multiplier les comparaisons sans a priori.

Voilà l'expression qui fâche : "sans a priori". Est-il réellement possible de faire un jugement sans a priori dans un domaine transverse comme celui de l'art (musical) ? La réponse est non. Kant a voulu le faire croire, l'histoire a prouvé le contraire. Cependant, le raisonnement ne s'écroule pas forcément pour autant : il suffit de minimiser l'influence ou la proportion des a priori dans le jugement. On peut également accepter l'influence de ces a priori et faire comme s'ils n'existaient pas. On peut enfin mettre en cause cette influence, ou essayer de la contourner. Inutile de dire qu'ici nous vous encourageons à connaître cette influence et à en limiter les effets pervers.

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