Les Français sous Wagner

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Les Français sous Wagner

Euterpe revient en France

Introduction

Après une longue absence en Allemagne-Autriche, Euterpe revient en France. De Schütz à Wagner, près de 3 siècles d’absence et de domination ! Avec Wagner, et pour certains rebelles, la coupe est pleine.
« Faire une musique sans choucroute si possible ! »
La formule est de Satie.
Le mouvement wagnérien en France date de 1861 avec Tannhäuser à l’Opéra et donc un an avant la naissance de Debussy, mais ce n’est qu’à l’été 1876 que Bayreuth accueille son premier festival wagnérien avec L’Anneau des Nibelungen. Y assistent, entre autres, Bruckner, Liszt, Saint-Saëns, Grieg et Tchaïkovski. On peut mesurer l’attirance puis l’exaspération qui s’emparera plus tard d’un Satie ou d’un Debussy à l’aune des productions du maître de Bayreuth :
1840 Rienzi
1843 Le Vaisseau fantôme
1845 Tannhäuser
1846 Lohengrin
1868 Les Maîtres chanteurs
1869 Siegfried-Idylle et L’Or du Rhin
1870 La Walkyrie
1874 Le Crépuscule des Dieux
1876 Siegfried
1877 Parsifal

La liste s’arrête là. Wagner vient de créer l’Art total, imbriquant étroitement sa musique, son théâtre, sa poésie. Il meurt à Venise en février 1883.

C’est au lendemain de la guerre de 1870, après le décès de l’inamovible nonagénaire Esprit Auber, que Camille Saint-Saëns crée avec d’autres musiciens la Société Nationale de Musique (S.N.M) afin qu’un vent nouveau souffle sur le Conservatoire de Paris et plus particulièrement en réaction à l’envahissement des musiques étrangères, musique allemande en tête. Voilà deux ans que Berlioz est mort. Il aura été le seul musicien français à représenter le mouvement romantique.

Bizet est le tout premier musicien qui joue les trouble-fêtes avec tout d’abord sa Symphonie en ut, chef d’œuvre d’un adolescent de 17 ans, puis plus tard avec sa délicate suite des Jeux d’enfants, si bien restituée à l’orchestre à partir de sa version piano à quatre mains. « Il vaut mieux faire mauvais d’après soi que d’après les autres ! » proclame-t-il à la veille d’écrire sa Carmen. Participant lui aussi à l’aventure de la S.N.M et même s’il avoue être sous « le charme indicible de cette musique [Wagner], inexprimable, faite tout à la fois de volupté, de tendresse et d’amour » il n’ira jamais à Bayreuth puisqu’il meurt en 1875 après la 33ème représentation de Carmen.

Il faut d’évidence reconnaître que tous les musiciens français ont été particulièrement désorientés tout autant que fascinés par cette grande messe wagnérienne qui débuta par Rienzi en 1840 pour s’achever trente-sept ans plus tard avec Parsifal ! Désorientés au point de tenter de faire barrage au wagnérisme à travers des messes (Gounod et Saint-Saëns en ont composé en grande quantité) ou des concerts à la gloire de Palestrina ou de Victoria ! Quel musicien pouvait tirer son épingle du jeu dans ces années de doute sinon ceux pour qui la forme est l’art absolu, qui choisissent un langage clair et une construction irréprochable, tel Saint-Saëns avec son très beau second concerto pour piano qu’il crée en 1868.

Au Conservatoire, Saint-Saëns s’étant récusé pour la classe d’orgue, il conseille à ses pairs le belge César Franck (1822-1890). C’est autour de ce Pater séraphicus que s’organise dès 1872 ce que l’on nommera la Bande à Franck, ses élèves, qui nourrissent pour leur maître un attachement indéfectible. Franck est un wagnérien convaincu et le moindre des paradoxes est que cette renaissance de la musique française réclamée à cors et à cris par Saint-Saëns ou Bizet, va s’appuyer sur un triple modèle germanique : Bach, Beethoven, Wagner. Comme les autres musiciens, écrivains et artistes de cette époque, Franck fera le voyage dès 1882 vers Bayreuth et il influencera considérablement ses élèves.
Il faudra attendre 1887 pour qu’un jeune homme « ordinairement potable » comme il le dit, compose sur le coin d’une table Trois sarabandes, lesquelles ouvriront une voie royale à son aîné, Claude Debussy. Stravinski dira plus tard de cet illustre inconnu qu’il est « le père de la musique moderne ! » Qui ? Erik Satie.

Les élèves de César Franck

Pour l’heure, les élèves de Franck : Chabrier, Chausson, Duparc, Lekeu, Castillon, d’Indy, entrent en religion avec Wagner. Leurs cadets, Satie et Debussy, sont encore en culottes courtes et ne vont pas tarder à contester l’enseignement suivi dans leurs diverses classes du Conservatoire de Paris.
Parmi les plus doués des élèves franckistes, qui resteront obsédés par la musique de Wagner sans véritablement s’en libérer, Emmanuel Chabrier (1841-1894) « Je trouve horrible, dit-il, tout ce qui me vient sous la plume ! Je prends le parti de me taire…Wagner m’a tué. » A l’issue de l’audition des Pièces pittoresques de Chabrier (1881) son maître Franck dira cependant : « Nous venons d’entendre quelque chose d’extraordinaire, une musique qui relie notre temps à celui de Couperin et de Rameau. » Chabrier confiera au piano le meilleur de lui-même sans jamais aborder la grande forme ; ses œuvres lyriques, comme Gwendoline ou Le Roi malgré lui sont assez rarement représentées. La Bourrée fantasque et la Joyeuse marche, au même titre que les Pièces pittoresques, ressortent de la plus pure tradition française : élégance et fraîcheur.

♫ Pièces pittoresques, Bourrée fantasque, Impromptu, Habanera, Pièces posthumes (Alain Planès)

Alexis de Castillon (1838-1873) « La mort prématurée de Castillon fut une perte considérable pour la musique française. » écrivit Marc Honegger dans son Dictionnaire de la Musique. Mais qui connaît Castillon au jour d’aujourd’hui ? Créateur avec Saint-Saëns de la S.N.M. – il en fut le secrétaire – il a déjà composé l’essentiel de sa production lorsqu’il se rapproche de Franck en 1870. Son Concerto pour piano de 1872 est joué par Saint-Saëns sous les huées du public. C’est de Schumann que Castillon se réclame, et, malgré quelques faiblesses dans l’écriture, faute de n’avoir pu faire carrière dans la musique plus tôt, il offre au travers de son concerto, de ses Esquisses symphoniques, de son Quatuor pour piano une impression de grand destin fauché trop tôt par la mort. « C’eût été un Beethoven ! » s’exclamera l’éditeur Hartmann.

♫ Concerto pour piano, Esquisses symphoniques (Ciccolini, Prêtre)
♫ Quatuor avec piano (Quatuor Elyséen)

Guillaume Lekeu (1870-1894) Le mauvais sort semble s’être acharné contre les élèves de Franck ! Lekeu mort en pleine jeunesse, au lendemain de son 24ème anniversaire, emporté par une fièvre typhoïde, promettait lui aussi un avenir glorieux au travers d’une courte production : une Sonate pour violoncelle et piano, une Sonate pour violon et piano, un Trio, un Quatuor pour piano et cordes, ainsi que par quelques belles pièces de musique de chambre comme son Molto adagio ou son Adagio pour quatuor. Beethoven restera pour Lekeu la référence absolue.

♫ Quatuor avec piano, Molto adagio, Larghetto, Adagio pour quatuor à cordes, Trois poèmes (Ensemble instrumental, Alice Ader piano)
♫ Andante violon piano, Quatuor inachevé, Méditation (Ensemble Ysaÿe)

Henri Duparc (1848-1933) Il est l’un des co-fondateurs, avec Saint Saëns, de la S.N.M. On voit naître avec Duparc une exigence qui le poussera à s’autocensurer : « Composez peu, mais bien ! » exhortait Franck lors de ses classes. Autocensure qui touchera après lui un Paul Dukas. Rappelons pour ce dernier que son Apprenti sorcier, dont Disney se servira pour son film Fantasia, sera sauvé du feu par une main charitable ! Duparc, souffrant dès 1891 d’une mystérieuse maladie qui le privera de ses facultés créatrices (« Une œuvre courte et une vie interminable ») ne lèguera à la postérité qu’un corpus limité à ses mélodies et à quelques œuvres injustement oubliées aujourd’hui, comme une sonate pour violoncelle et quelques pages d’orchestre.
♫ Mélodies (Illing, McSkimming)

Vincent d’Indy (1851-1931) Wagnérien convaincu, il comprendra très vite que la S.N.M constitue un parfait tremplin pour la propagation franckiste. Saint-Saëns s’en alarme lorsqu’il voit que la S.N.M reçoit les œuvres de musiciens étrangers comme Grieg et Rimski-Korsakov ; furieux, il en claque la porte en 1886. D’Indy est tout à l’opposé de son maître Franck : autoritaire, ennemi de toute modernité, de tout épanchement. Son ambition : parvenir, comme Wagner, à l’Art total : musique, théâtre, poésie en une fusion parfaite. N’est pas Wagner qui veut. A la mort de Franck en 1890 il s’installe au poste du défunt maître puis en 1894 fonde la Schola Cantorum, où il est bien décidé à s’opposer à toute modernité montante. Il est vrai qu’il a de quoi s’inquiéter : le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy date de 1892 ! Son œuvre pêche par un excès d’intellectualisme et de froide rigueur, le contrepoint prenant le pas sur l’harmonie.

♫ Symphonie Cévenole, Jour d’été à la montagne (Janowski, Collard)

Ernest Chausson (1855-1899) Franckiste discipliné et fervent wagnérien, il sera secrétaire de la S.N.M et ira comme beaucoup d’autres entendre du Wagner dès 1879. Riche fils de banquier, passionné d’arts et de lettres, il reçoit chez lui et en toute amitié les plus grandes personnalités de l’époque, les peintres comme Degas, Manet, Renoir, les musiciens tels Fauré, le jeune Satie, Duparc, Debussy, les écrivains comme Gide ou Colette. Chausson est un être doux et tourmenté, épris d’absolu et dont l’œuvre témoigne d’une belle qualité d’inspiration, d’un lyrisme où l’on perçoit le dramatisme wagnérien. Très souvent chez Chausson on trouve de ces moments élégiaques dont Debussy disait que c’était une musique à faire pleurer les pierres. Son style est reconnaissable en mille. Il mourra à la suite d’un stupide accident de bicyclette. L’ensemble de sa production reste à privilégier tant elle recèle de beautés. Sa symphonie, son Poème pour violon, son quatuor piano, son Poème de l’Amour et de la Mer, son Concert, sont de purs chefs-d’œuvre.

♫ Symphonie en si bémol (Munch, Boston)
♫ Poème violon et orchestre (Oïstrakh, Munch, Boston)
♫ Quatuor pour piano et cordes (Quatuor Elyséen)
♫ Poème de l’Amour et de la Mer (Irma Kolassi, L. de Froment)
♫ Concert pour piano et quatuor à cordes, pièce pour violoncelle (Pasquier, Pennetier, Pidoux..)
♫ Symphonie, Viviane, La Tempête, Soir de fête (Y.P. Tortelier)
♫ Mélodies (Felicity Lott et autres)
♫ Trio, Andante et Allegro, Pièce, Poème transcrit pour quatuor et piano (Chiligirian)

Guy Ropartz (1964-1955) Ce nonagénaire qui ira comme les autres à Bayreuth, franckiste de cœur, explorera tout à la fois au travers d’une œuvre dense et importante, la musique pure, symphonique (6 symphonies) chantera la Bretagne, sa terre natale), tableaux symphoniques, musique de chambre (trios, sonates, quatuors) l’orgue, l’opéra, la musique religieuse et la mélodie. Son corpus comprend plus de 300 œuvres.

♫ Symphonies (Orchestre de Nancy, de Centre-Tours)
♫ Requiem et divers (Ensemble Piquemal)
♫ Rhapsodie ‘cello, Pêcheurs d’Islande, Œdipe à colone (Orch. Bretagne)

Gabriel Pierné (1863-1937) Elève de Franck puis successeur de son maître aux grandes orgues de Sainte-Clotilde, Pierné est l’un de ces magnifiques représentants d’une musique faite tout à la fois de clarté, d’élégance et de luminosité. Il est regrettable que sa si belle carrière de chef d’orchestre (il créera notamment L’Oiseau de feu de Stravinski en 1910) l’ait privé du temps nécessaire pour composer. Cependant son romantique Concertstück pour harpe et orchestre, son brillantissime ballet Cydalise et le Chèvre-pied reflètent un art maîtrisé dégagé enfin de toute influence wagnérienne.

♫ Cydalise ; Divertissement ; Concertstück (Laskine, Martinon)

Charles Tournemire (1870-1939) Auteur de 8 symphonies, lesquelles, bien que gravées en CDs, sont à découvrir, ainsi qu’une abondante production pour son instrument, l’orgue. C’est un suisse naturalisé français, Louis Niedermeyer, qui va fonder son école d’orgue avec l’appui de Napoléon III, à partir de laquelle toute une génération de compositeurs-organistes va apporter à l’instrument ses lettres de noblesse. Saint-Saëns y enseignera, Fauré et Messager la fréquenteront. Tournemire est de ceux-là, tout comme Boëllmann, Widor, Vierne ou Guilmant (ce dernier fut l’un des co-fondateurs de la Schola Cantorum avec d’Indy).
« On rendra un jour justice à Tournemire » dira Messiaen.

♫ L’Orgue mystique (Müller)
♫ Intégrale des Symphonies (de Almeida, Orch. Moscou)

Louis Vierne (1870-1937) Refermons la page des élèves de César Franck avec cet autre compositeur-organiste que fut Vierne, plongé dès sa naissance dans une quasi cécité, auteur de 6 symphonies pour orgue et de musique pure (symphonie, musique de chambre dont l’émouvant quintette, écrit à la mémoire de son fils mort au champ d’honneur à 17 ans) A la mort de son maître Franck il suivra les cours de Widor, aura une classe d’orgue à la Schola Cantorum, sera titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris et enseignera notamment Maurice Duruflé. Haute inspiration chez cet homme frappé par le destin, la mort de deux de ses fils (10 et 17 ans) et un enchaînement inimaginable de pertes et de douleurs. « Je mènerai cette œuvre à bout avec une énergie aussi farouche et furieuse que ma douleur est terrible. » dit-il en écrivant son splendide quintette.

♫ Quintette à cordes ; Quatuor à cordes (Tacchino, Quatuor Enesco)
♫ Intégrale des symphonies pour orgue (Mathieu)

Ps : Nous n’évoquerons pas ici les figures mineures de Ganne, Holmès et Lazzari.

Le bien-aimé Maître

César Franck (1822-1890) Le professeur n’est pas moins attachant que ses élèves, élèves qui l’adoraient, et le grand mérite de Franck, outre le fait qu’il sut leur insuffler cette ardeur à composer peu mais bien, est d’avoir insisté auprès d’eux sur tout le bien que la musique pure pouvait leur apporter dans la réalisation de leurs rêves et de leurs ambitions. Musique pure : ce fut aussi, avant Franck, le souci de Saint-Saëns, mais avec des œuvres moins bien inspirées.
Ce n’est qu’après avoir été nommé au Conservatoire dans la classe d’orgue que Franck se met réellement à composer. Dès 1880 il donne son premier chef-d’œuvre, le Quintette pour piano, puis sa Sonate pour piano violon (1886) et son Quatuor à cordes (1889), œuvres éminemment plus précieuses que sa symphonie en ré (1888) ou les Djinns (1884). On découvre chez Franck, wagnérien convaincu, la tendresse débordante lyrique et passionnée qui fait pendant aux œuvres de son élève le plus distingué, Chausson. Dans le Quintette pour piano de multiples thèmes traversent avec bonheur les trois mouvements, teintés de fièvre et de rêve dans le 1er mouvement, de mélancolie et d’élégie dans le second et de passion dans le troisième. Est-ce la passion qu’il nourrissait pour sa belle élève irlandaise Augusta Holmès, laquelle fréquentait sa classe de composition ? Ce quintette sera créé en janvier 1880 avec Saint-Saëns au piano. Lorsque Franck ira vers le pianiste pour le féliciter et lui dédier l’œuvre, Saint-Saëns esquissera un sourire grimaçant et prendra la fuite en abandonnant avec dédain la partition sur le pupitre du piano. L’historiographe de Franck écrira : « Il offre à l’histoire le cas singulier d’un compositeur de souche germanique, de nationalité belge, qui, dans les dernières années d’une existence modeste, effacée, a exercé sur la musique de la France, son pays d’adoption, une influence profonde et durable, directe ou indirecte. »

♫ Quintette piano, Sonate piano violon, Symphonie (Collard, Plasson)
♫ Quintette, Quatuor (Fine Arts Quatuor)
♫ Variations symphoniques et + (Orch. Liège, Ciccolini)
♫ Les Béatitudes (Jordan, Orch. Radio-France)
♫ Œuvres pour orgue (E. Lebrun)

Les rebelles : Satie et Debussy (1)

« Une musique sans choucroute si possible ! » réclamait Erik Satie. Avons-nous été nourris de choucroute dans les pages précédentes ? Chou, palette de porc fumé, saucisses de Strasbourg ou Riesling ? Avons-nous assisté à des chevauchées walkyriennes ?
Nous avons vu que les Pièces pittoresques de Chabrier, datées de 1881 et certes influencées par Wagner, offrent un joyau typiquement français, résultat du paradoxe relevé plus haut. Nous avons également remarqué que Franck, bien que de souche germanique, dédiait à Saint-Saëns un quintette que son aîné semblait bouder ouvertement. Rappelons que le français était un pianiste à l’immense talent, enfant prodige qui composa ses premières pièces pour piano à l’âge de 3 ans et joua une sonate de Mozart à quatre !

1881 : où en était Satie cette année-là ? Et Debussy ?

En 1881 Erik Satie a 15 ans (1866-1925) Né très jeune dans un monde très vieux. Il entre au Conservatoire en 1879, y restera jusqu’en 1885 et s’y ennuiera à mourir, sauf dans la classe de piano. Les appréciations sur son travail en 1881 sont claires : « L’étudiant le plus paresseux du Conservatoire ; beau son et talent considérable »
En 1881 toujours, Claude Debussy a 19 ans (1862-1918) Il est entré au Conservatoire en 1872, y restera plus de dix ans en se montrant indiscipliné et rebelle. Tous les étés, de 1880 à 1882, il les passe chez la très riche Mme von Meck, la protectrice de Tchaïkovski, réjouit la famille et donne des leçons de piano aux enfants. Il composera en cette année 1881 plusieurs mélodies et un trio. Les appréciations sur son travail au Conservatoire sont également très claires : « Un vrai tempérament d’artiste mais il ne s’intéresse guère au piano. En revanche il aime la musique. »
De quelles musiques se nourrissaient Debussy ? Massenet, mais bien davantage encore Bach, Mozart et Haydn. Il aura toujours un faible pour les mélodies de Massenet mais rejettera Gounod et Saint-Saëns. La sidération qu’exerceront sur lui les opéras wagnériens, notamment Lohengrin qu’il déchiffra avec l’un de ses professeurs, l’incitera d’autant plus au rejet du leitmotiv cher au maître de Bayreuth ou au romantisme allemand. «Les Allemands n’ont pas à nous comprendre, plus que nous ne devons chercher à nous pénétrer d’eux. » 
D’un bref passage dans la classe d’orgue de Franck il ne gardera que le souvenir des exhortations du maître à moduler, ce qu’il ne désire faire à aucun prix. Quant à Satie, ses goûts iront à Bach, Mozart, Chopin et Schumann, mais, rebuté par le système d’éducation officielle où l’espace libertaire est trop étroit, et bien qu’il manque de bases solides, il considère qu’il n’a pas à être esclave des règles. Il s’en ira emprunter des chemins que lui seul connaît.
Nous saisissons immédiatement que pour ces deux rebelles, une musique nouvelle est à écrire. Ce n’est ni le concerto très schumannien de Castillon (1872) ni les deux symphonies écrites par Gounod en 1855 qui leur montreront la voie à emprunter. Le rejet de l’enseignement officiel, qu’il vienne du Conservatoire, de la Schola Cantorum ou de la Villa Médicis, cette « colonie d’artistes » est total.

En janvier 1885, à 23 ans, Debussy remporte le grand prix de Rome avec sa cantate L’Enfant prodigue (où se dessinent déjà quelques notes du futur Clair de lune) et rejoint la Villa Médicis pour trois années d’études, nourri, logé et blanchi. A son actif une dizaine de cantates, travaux d’étudiant pour tenter de décrocher le prix convoité, ainsi que de nombreuses mélodies écrites pour Madame Vasnier, une proche voisine dont il est secrètement amoureux. Il supporte très mal la vie mondaine de la Villa, les mesquineries, donne sa démission après deux ans. Ses pairs auront ce trait féroce : « Nous avons nourri une vipère en notre sein ! » Debussy a dans sa valise de retour quelques œuvres dont des cantates, devoirs obligés des résidents de la Villa Médicis. L’une de ces cantates, La Damoiselle élue, marque une nette progression vers ce qui deviendra plus tard l’opéra phare de cette fin de siècle, Pelléas et Mélisande. Œuvre sensible à la grâce diaphane où l’influence wagnérienne se fait nettement sentir mais que l’Institut refusera en la jugeant incompréhensible et injouable. La Damoiselle élue représente cependant un pas de géant par rapport aux essais précédents.

De retour à Paris en janvier 1887, Debussy fréquente les milieux artistiques de la capitale, tout comme Satie, qu’il retrouve au cabaret Le Chat noir ou à L’Auberge du clou à Montmartre ; tous deux se gorgent de poésie et de chansonnettes, vivotant et menant petit train. Satie montre-t-il à son aîné la sorte de musique qu’il a concoctée du temps où son condisciple se morfondait à Rome ? C’est assez peu vraisemblable car Satie est un jeune homme mal dans sa peau et mystique, cachant son hyperémotivité derrière un goût prononcé pour la dérision et l’amertume, là où Debussy montre des envies d’en découdre, de se faire des amis, de s’enchanter en accompagnant au piano la voix de la belle Madame Vasnier. Satie gardera pour lui seul ses Quatre Ogives pour piano; et dans cette musique à l’architecture gothique, la suppression de la barre de mesure n’est rien en comparaison de ce que le langage peut apporter de neuf : aucun développement, aucune amorce d’évolution dans la phrase, uniquement des résonnances, du volume ainsi que dans la nef d’une cathédrale. La proximité avec le chant grégorien est saisissante.

Debussy quant à lui met une toute dernière main à sa cantate La Damoiselle élue, qu’il terminera en 1889, revoyant même l’orchestration en 1902, indication qu’il tenait cette œuvre de jeunesse en haute estime. La S.N.M en offrira une première audition en avril 1893 avec succès. Mais le jeune musicien n’a qu’une idée en tête : se rendre à Bayreuth après avoir assisté à Paris à Lohengrin. De 1887 à 1893 il se précipitera aux concerts Wagner soit à Paris soit à Bayreuth grâce à un ami plus fortuné pour y entendre la plupart des opéras wagnériens. Les artistes de l’époque, qu’ils soient musiciens, écrivains ou peintres, feront le voyage vers ce nouveau temple à la gloire de l’Art total : Massenet, Messager, Saint-Saëns, Dukas, Hugo Wolf, Mahler, d’Indy, Chausson, Delius, Chabrier… mais aussi Bernard Shaw, Colette, Romain Rolland, Renoir, Barrès, Twain..
Satie ne s’est pas rendu à Bayreuth, faute d’argent, et si un certain jour il défonce son chapeau, crève ses chaussures, préfère de pauvres chemises à du linge fin, se laisse pousser la barbe…c’est par choix de vivre en marginal et de fréquenter les cafés où il boit plus que de raison.
« Erik Satie, gymnopédiste ! » C’est ainsi que Satie se présente à Rodolphe Salis, le patron du cabaret Le Chat noir où il obtiendra des engagements comme pianiste. Ses célèbres Gymnopédies sont-elles déjà en élaboration ? Mais c’est à l’Auberge du Clou que, vers la fin 1887, il intrigue Debussy en jouant l’une de ses Sarabandes. Elles feront l’effet d’une petite bombe dans le paysage musical français : répétition de motifs sans développement, valses quasi statiques où affleurent trouble et gravité, un mal être. C’est après avoir entendu les trois Sarabandes que Stravinski aura son célèbre cri du cœur, déclarant que Satie était le père de la musique moderne.

Tandis que le marginal Satie va de café en café et de cabaret en cabaret pour tenter de se faire engager comme pianiste et que ses Trois Gymnopédies succèdent aux trois Ogives, aux trois Sarabandes, Debussy fréquente les milieux artistiques et poétiques du Tout-Paris, compose un assez grand nombre de mélodies destinées à la voix de mezzo de Madame Vasnier. La belle dame sera bientôt oubliée dans les bras de sa première liaison, Gabrielle Dupont.
Satie entame ses Gymnopédies : « Une musique nue sur laquelle on marche. » dira Cocteau. L’orchestration de la 1ère et 3ème, par Debussy, confirmera la prééminence de cette musique à la fois sensuelle et désincarnée, dont Ravel a pu dire qu’elles étaient « très en avance sur leur temps. »
A la même époque, Gabriel Fauré écrit son Requiem, la Symphonie pour orgue de Saint-Saëns triomphe (1886) et Bruckner écrit sa 8ème Symphonie. Debussy offrira bientôt, dès 1889, sa Petite Suite et sa Fantaisie pour piano et orchestre, cette dernière œuvre se ressentant nettement de l’influence de d’Indy, et dont le compositeur refusera qu’elle soit jouée de son vivant. En revanche sa Petite Suite pour piano à quatre mains, œuvre assez miraculeuse, ne « cherche qu’à faire plaisir », selon l’antienne debussyste. L’orchestration ultérieure qui en sera faite confirmera la beauté simple et rayonnante, la transparence de l’écriture des quatre pièces qui la composent.

C’est toujours en 1887 que débarque à Paris une famille espagnole dont le fils Ricardo, âgé de 12 ans, va constituer un maillon essentiel pour les musiques de piano de l’époque. Les Viňes. Tout d’abord le jeune garçon se liera d’amitié avec un futur grand compositeur, Granados, qui éblouira Debussy puis Ravel, les amenant à s’intéresser à la musique espagnole, et, comme pianiste attitré de l’un et de l’autre, il créera la majeure partie de leurs œuvres. Son influence sera incontestable.

C’est également en 1887 qu’Ernest Chausson, évoqué plus haut, devient secrétaire de la S.N.M après que Saint-Saëns en ait claqué la porte. Cette nomination est d’importance car le jeune musicien n’a ni plus ni moins à l’esprit que d’aider, grâce à sa fortune personnelle, les confrères moins aisés que lui ! Sa curiosité intellectuelle est absolue, ses goûts tant en peinture qu’en littérature, sa gentillesse naturelle, en font un être rare ouvert à tous les horizons. Bientôt les premières esquisses de sa Symphonie en si bémol verront le jour alors que son vieux maître Franck peine sur le 1er mouvement de son quatuor, ultime œuvre. Ces deux-là, Franck et Chausson, s’entendent comme larrons en foire : la même tendresse les habite, la même humilité. Et si l’élève consulte le maître, ce dernier lui répond : « Au Conservatoire, on ne permet pas cela ! Mais moi, j’aime bien ! » .

A partir de 1889, Debussy fréquente les cafés littéraires, se fait des amis et se rend à l’Exposition Universelle où il entend d’autres sonorités, venues d’Orient, une immense variété de musique exotique, flûte, gamelan, timbres éthérés ; il assiste à des danses où le xylophone, les gongs, lui font grande impression. Il se prend de passion pour les arts orientaux, la peinture japonaise (le tableau de Hokusai, « La Mer », est accroché à un mur de son bureau) ; ébranlé par ces musiques, il tient ce qui sera bientôt l’essence de son premier chef- d’œuvre incontestable, le Prélude à l’Après-midi d’un faune. Il retourne une dernière fois à Bayreuth en 1889 pour Tristan et Les Maîtres chanteurs et subira l’influence de Wagner jusqu’en 1893 en allant voir à Paris d’autres opéra de l’allemand.

A la fin 1890 les franckistes perdent leur maître et c’est d’Indy qui prend les rênes de la S.N.M et de la Schola Cantorum.

Repères musicaux correspondant à cette époque

Debussy : ♫ 1880, Trio de jeunesse (Trio George Sand); 1880, 1ère Suite d’orchestre (Première mondiale, Orch. Les Siècles) ; 1883, Invocation (Rosenthal) ; 1888/89, La Damoiselle élue (Bertini, Norman) ; 1889, Petite Suite (Martinon) ; Mélodies : Beau soir, Les papillons, Mandoline, Fantoches, Green, Chevaux de bois (Souzay, Piau) ; 1890, Suite bergamasque (W. Haas, mais le seul « Clair de lune » par Nelson Freire) 1892, Quatuor (Talich) ; Prélude à l’après-midi d’un faune (Munch ou Rosenthal)  
Satie : ♫ 1886, Quatre Ogives ; 1887, Trois Sarabandes ; 1888 Trois Gymnopédies ; 1889/90/91, Cinq Gnossiennes (Ciccolini)

Fin de la 1ère partie

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